Soyons honnêtes, avant d'avoir lu un entrefilet annonçant le retour, au Petit Palais à Paris, du tableau "Les Halles", son signataire Léon Augustin Lhermitte m'était totalement inconnu.
La curiosité, vilain défaut mais bonne qualité, me fait incessamment me rendre au Petit Palais pour découvrir ce peintre dont l'arrière petit-fils est Thierry Lhermitte, acteur bien connu en France.
Léon Lhermitte (1844-1923) est né à Mont-Saint-Père dans le département de l'Aisne. Son père, instituteur, encourage son don pour la peinture et le laisse s'inscrire à l'Ecole Impériale de dessin à Paris, il a dix neuf ans. Il apprend la peinture de plein air avec Horace Lecoq de Boisbaudran, qui a également eu pour élèves Rodin, Legros, Fantin-Latour...
Il expose au Salon de 1864 des dessins proches de l'art de Millet. La consécration vient après 1880 avec des peintures de grand format et le succès populaire de "La paye des moissonneurs", que l'Etat lui achète le jour même de l'ouverture du Salon. Léon Lhermitte est consacré "peintre des paysans". Suivent alors commandes officielles et honneurs : Grand Prix de l'Exposition universelle 1889, Légion d'Honneur en 1884 (Officier en 1894 et Commandeur en 1911). En 1890 il adhère à la Société Nationale des Beaux-arts et en deviendra, à la suite de Rodin, vice-président. Il est élu membre de l'Institut en 1905.
En 1888, Léon Lhermitte est choisi pour exécuter un tableau destiné à l'Hôtel de Ville de Paris. Il propose de représenter les arrivages aux Halles.
Le tableau est exposé au Salon en 1895 où il obtient un grand succès. En 1902, cette oeuvre monumentale est marouflée sur un mur à l'Hôtel de Ville, dans le passage qui relie le cabinet du préfet au salon des Lettres. Le passage s' avérant un "passage où l'on ne passe jamais", l'oeuvre est déplacée et accrochée au Petit Palais. En 1942, nouveau déplacement : la toile est roulée et entreposée au dépôt municipal d'Auteuil puis d'Ivry. Elle tombe dans l'oubli.
En 2013, le tableau est restauré et prêté au musée de la Civilisation du Québec pour l'exposition "Paris en scène 1889-1914". Revenu en France depuis le mois de mars, il a retrouvé sa place initiale dans la galerie zénithale du Petit Palais.
Je découvre ce tableau d'une belle harmonie grise, et suis immédiatement séduite. Mon regard va et vient dans le fourmillement des personnages qui s'agitent au petit matin : marchande de soupe, porteurs de volailles, vendeuses de légumes et de fruits colorés...C'est une description réaliste des Halles de la "belle époque" et d'un passé révolu (les Halles ne sont plus, depuis 1969, dans le quartier du Châtelet mais dans le Val de Marne, à Rungis), d'ailleurs les personnages du tableau se parlent, s'interpellent, se regardent, mais aucun n'est tourné vers nous, ils vivent dans un monde éloigné du notre et comptent bien y rester. C'est le monde des Rougon-Macquart, plus précisément celui du "Ventre de Paris", et tout le tableau de Léon Lhermitte tient dans quelques pages du livre d'Emile Zola, dont voici un petit extrait :
".../C'était une mer. Elle s'étendait de la pointe Saint-Eustache à la rue des Halles, entre les deux groupes de pavillons. Et, aux deux bouts, dans les deux carrefours, le flot grandissait encore, les légumes submergeaient les pavés. Le jour se levait lentement, d'un gris très doux, lavant toute chose d'une teinte claire d'aquarelle.../...A l'autre bout, au carrefour de la pointe Saint-Eustache, l'ouverture de la rue Rambuteau était barrée par une barricade de potirons orangés, sur deux rangs s'étalant, élargissant leurs ventres. Et le vernis mordoré d'un panier d'oignons, le rouge saignant d'un tas de tomates, l'effacement jaunâtre d'un lot de concombres, le violet sombre d'une grappe d'aubergines, ça et là, s'allumaient ; pendant que de gros radis noirs, rangés en nappes de deuil, laissaient encore quelques trous de ténèbres au milieu des joies vibrantes du réveil./..../Cependant, la foule des bonnets blancs, des caracos noirs, des blouses bleues, emplissait les étroits sentiers, entre les tas. C'était toute une campagne bourdonnante. Les grandes hottes des porteurs filaient lourdement au dessus des têtes. Les revendeurs, les marchands des quatre-saisons, les fruitiers, achetaient, se hâtaient.../"
Installation du tableau au Petit Palais - (404x635cm) photo WEB
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Photos MP
La paye des moissonneurs - huile sur toile 215x272 - 1882 - Musée d'Orsay PARIS - photo web
Léon Lhermitte - photo web